François Merlin coupe le cordon. Après des années de création en groupe (avec BENDS notamment), le parisien originaire de Normandie se lance en solo dans un projet dont la genèse s’inscrit dans la confrontation avec la solitude de la composition : Persona.

Un album en forme de confidence et d’interrogations où se rencontre Jean Cocteau et Marcel Duchamp, sur une bande-son post-rock évoquant tour à tour Mogwai et Godspeed You! Black Emperor. Entièrement auto-produit, Persona dévoile beaucoup du travail de l’artiste seul face à sa création. Pour en savoir un peu plus, j’ai échangé quelques mots avec l’intéressé.

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Quel a été le point de départ de Persona ?

François : Le point de départ est un bon vieux lieu commun : la fin d’un groupe… et son lot de compositions restées en suspend. Je me suis demandé ce que j’allais faire de ces ébauches, et si j’étais capable de mener à bien un projet musical en solo. Ce contexte personnel est petit à petit devenu une des thématiques de Persona, et peut-être même une réponse musicale à ces deux questions. Je crois que maintenant j’arrive à mieux saisir ce que je fais musicalement.

Tu as composé ton album seul, quelles en ont été les principales contraintes ?

C’était un choix. Et il faut dire que même si la conception et la plupart des enregistrements se sont faits en solo, mes vieux complices n’étaient jamais très loin. On aime toujours travailler ensemble, et finalement prolonger cette collaboration en se mettant totalement au service du projet de l’autre est une nouvelle façon d’envisager le travail, les éternels et inévitables débats inhérents à la vie d’un groupe en moins !

Pour Persona la principale difficulté a été de ne pas avoir une phase des tests et d’improvisations dans une énergie live. Je suis resté assez longtemps à travailler sans avoir de batteries enregistrées, ce qui est assez particulier et paradoxal pour du post-rock ! Le côté positif, c’est que j’ai eu plus de latitude pour expérimenter sur la matière sonore et la construction globale de l’album.

Tu as justement choisis le post-rock comme fil conducteur, pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ?

Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de me poser la question dans ces termes puisque les premières notes des compositions étaient là et donnaient déjà sa couleur au projet. Le post-rock tel que je le conçois me convient bien parce qu’il laisse une grande liberté. Même s’il existe en son sein des chapelles très codifiées, je ne suis pas un puriste et cette malléabilité est une chance parce qu’elle donne la possibilité d’y faire entrer des matériaux très divers. Ce n’est pas le genre le plus contraignant qui soit !

Chaque piste est traversée par des voix d’artistes (Glenn Gould, Romain Gary, Marlene Dietrich, etc…), comment les as-tu choisis ?

Rien de tout ça n’était prévu, ça s’est construit progressivement et en lien avec ce questionnement sur l’acte de création. Le point de départ a été Glenn Gould. Je suis allé chercher une interview assez célèbre dont il existe un enregistrement audio. J’avais le souvenir de quelques réponses fortes, et souvent pleines d’humour, du pianiste à des interrogations fondamentales : quelle est la place de l’artiste ? Comment travailler la matière sonore ? etc. Peu à peu l’idée d’intégrer la voix elle-même aux compositions a émergé. C’était une façon pour moi de mettre en scène musicalement la figure de l’artiste et ses questionnements.

D’autres voix qui expriment la complexité de ce rapport à la création, à l’identité du créateur, à sa place dans la société, en variant les disciplines et les époques se sont ajoutées progressivement. Au final ce petit chœur relaie certaines des interrogations qui m’animent, bien mieux sans doute que je n’aurais pu le faire. J’ai choisi les extraits finaux selon deux critères : la qualité sensible des voix et le propos défendu.

Le résultat est une grande diversité de points de vues exprimés sur la création par des artistes et qui passent par autant de rapports à la parole : des accents très marqués assez rares de nos jours, on y entend également Marlène Dietrich, Marcel Duchamp et Pippo Delbono parlaient dans une autre langue que leur langue maternelle, ce que personnellement je trouve assez touchant, encore une histoire de masques et d’identités qu’on adopte par une langue qui n’est pas la sienne.

Ingmar Bergman a réalisé un film du même nom en 1966, tu t’en es inspiré aussi je crois. Il déclarait à l’époque  : « Je sens aujourd’hui que dans Persona je suis arrivé aussi loin que je peux aller. » C’est aussi ton cas avec cet album ?

Au moment de Persona, Bergman a derrière lui une longue et belle carrière. Ce qui est magnifique dans ce film c’est qu’il maitrise assez son art pour s’autoriser de mettre de côté tout son savoir-faire technique et essayer quelque chose de nouveau, comme le générique par exemple qui est en soi un chef d’œuvre ! Dans ce film il met en scène ses propres doutes et cela donne quelque chose de complètement fou. Il est lui-même un artiste qui s’interroge sur ce qu’il est en train de faire au sein même de son œuvre.

Dans mon cas, c’est tout à fait différent ; je n’en suis qu’au début, et j’apprends. Ce disque est plutôt une manière de dire « voilà ce que je suis en mesure de faire seul aujourd’hui ». C’est un point départ. Il y a ce sample de Marlène Dietrich qui revient souvent dans le disque, et dont j’ai fait un principe : « Il ne finit pas tout à fait ». Il reste évidemment des choses perfectibles, j’aurais pu aller encore plus loin, mais à un certain point il devient plus important de clore et de rester juste plutôt que de rendre le projet aride et d’oublier ce qu’on a voulu dire par une volonté de sur-contrôle.

Persona c’est aussi le terme latin pour désigner le « masque » porté par les comédiens dans les tragédies antiques. C’est pour cette raison que tu ne veux pas te montrer ?

Je suis déjà très content que ça évoque plutôt le monde du théâtre que celui du marketing, qui a aussi repris à son compte la notion ! Pour moi, ce sont deux définitions quasi antinomiques. Clairement, je me situe dans le camp du théâtre, du masque et de tout ce qu’il peut symboliser. Quand il a fallu penser à la présentation du disque et à son identité visuelle, j’ai senti qu’il serait un peu étrange d’associer Persona à mon image et surtout à mon visage – outre le fait que je ne tiens pas particulièrement à me montrer ! M’effacer au profit de la musique ne m’a pas semblé une mauvaise idée.

Paradoxalement, je sors le disque sous mon nom pour la première fois. Je n’ai pas trouvé une seule bonne raison de ne pas l’assumer avec tout ce qui me plait et déplait de lui. Persona est à la fois une affirmation et un jeu de cache-cache.

Tu as décidé d’intellectualiser ton projet, pour toi l’art, et la musique en particulier, doit-il être nécessairement « sérieux » ?

Pas nécessairement dans la forme, c’est peut-être plus une question de cohérence interne. Après, c’est un fait : je ne sais pas composer des choses très légères, ça n’est pas ma culture. J’aimerais… Pour ce projet, j’avais d’un côté des compositions instrumentales post-rock et de l’autre des envies des questionnements sur la notion de création, des voix à faire entendre. Le rapport conceptuel naît de cette rencontre, ça n’est pas un choix a priori.

Que penses-tu du terme « art rock », souvent utilisé pour désigner des albums concepts dans le rock ?

Ça n’est pas une expression que j’utilise souvent, ni un critère pour mes découvertes musicales. A tort peut-être. Maintenant que la question est là, je m’interroge et il va falloir que j’aille relire deux ou trois choses là-dessus !

Malgré de bons retours du milieu, ton disque n’a pas été retenu par les labels (trop dur à vendre et pas de projet de live prévu à l’horizon.), comment as-tu reçu ces retours ?

Je m’y attendais puisque c’est moi qui fixe le « pas de live prévu à l’horizon ». A partir de là, pas de surprise : c’est le nerf de la guerre. Je ne peux que me réjouir d’avoir de bons retours et des personnes qui veulent entendre mes projets futurs. En revanche, c’est vrai que je m’interroge et je me demande s’il y a une place pour que des projets comme celui-ci puissent exister un peu. Est-ce qu’on peut accéder aux médias, provoquer de la discussion sans entrer dans la démarche classique et stratégique de professionnalisation de carrière : studio, live, promo, studio, live, promo ? Je suis curieux de ça, on verra bien ce qui va se passer, je reste ouvert à toutes propositions.

Quelle est la suite pour toi ?

Plusieurs choses en parallèle. Pour le moment je travaille principalement à un projet instrumental, sans samples, qui serait plus court dans sa forme que Persona et qui laisserait plus de place à des instruments acoustiques (cordes, cuivres, etc.). Après avoir fait quasiment seul les instruments de Persona je me réjouis à l’idée de faire venir des musiciens en studio. C’est surtout ça qui me motive aujourd’hui. Je n’en dis pas plus parce que ce n’est que le début et beaucoup de changements de caps sont à prévoir !

Tes 5 groupes du moment ?

J’écoute peu de nouveautés en ce moment, en tout cas je reviens peu dessus. Mis à part le dernier Beak> peut-être… Dans le désordre, quelques disques qui tournent pas mal sur ma platine en ce moment : Nerossimo de Teho Teardo & Blixa Bargeld; Brighter Wounds de Son Lux; The Much Much How How and I de Cosmo Sheldrake; Mary Casio : Journey to Cassiopeia d’Hannah Peel; Under Summer d’Yndi Halda.

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Persona de François Merlin, sortie digitale le 20 novembre 2018.

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