« J’ai mis dans ce morceau tout le feu et toute la fureur que je pouvais communiquer ! » La phrase est signée Jerry Lottis, plus connu sous le nom de The Phantom, à propos d’un des titres rock’n’roll les plus sauvages, bruts, frénétiques que vous entendrez de votre vie.

The Phantom of the rock’n’roll

Le morceau en question, c’est Love Me, enregistré en direct et en une seule prise à l’été 1958 aux studios Gulf Coast de Mobile, Alabama. Son interprète est un chanteur country sans histoire, qui s’est tourné vers le rock’n’roll après avoir entendu Elvis pour la première fois au milieu des fifities. Jerry avait à la base réservé la séance pour enregistrer un morceau beaucoup plus conventionnel, Whisper Your Love, sur lequel il travaille depuis 3 mois.

The Phantom
Jerry Lottis aka Marty Lott aka The Phantom (oui, le mec se cherchait)

Problème : pour faire un single, il faut absolument deux chansons ! Pas du tout au courant de cette pratique, Jerry doit improvisé et écrire un deuxième morceau. Comme il l’a confié plus tard à Dereck Glenister (producteur de disques rockabilly) :

Quelqu’un m’a alors suggéré de faire un truc à la Elvis vu qu’il était sur le déclin et que tout le monde commençait à rejeter le rock’n’roll. On a donc pris en main le studio avec mon manager [Johnny Blackburn] parce qu’on ne voulait pas que ça sonne comme un disque commercial.*

Il a fallu 10 minutes à Jerry pour écrire « Love Me ». A peine plus pour l’enregistrer, à travers une séance d’enregistrement sauvage et hors de contrôle.

Love Me, not tender !

Une prise et pis c’est tout, on remballe. L’ambiance dans le studio est bouillante :

La séance était épique, crois-moi. Je courais dans tous les sens, tapant des mains, hurlant « allez, vas-y ! ». Le batteur a perdu une de ses baguettes, le pianiste criait et a renversé son tabouret en se levant… Les lunettes du guitariste pendaient sur le côté, il avait l’air hypnotisé !

De cette séance d’enregistrement, en ressort un chef d’oeuvre absolu de boucan rockabilly, plus punchy que n’importe quel morceau punk sorti 20 ans après. Le titre débute par un cri à vous glacer le sang, tout droit sorti d’un film d’horreur de série B. C’est ensuite 90 secondes de bruit et de fureur, orchestrées par un groupe apparemment bien décidé à détruire tout sur son passage, fut-ce dans un laps de temps le plus court possible.

Vous imaginez un gamin écouter ça en 1958 ? Des guerres mondiales ont été déclarées pour moins que ça !

Mauvais timing

Sans trouver de label pour la sortir, le manager de Jerry gardera la bande sous le coude pendant plus d’un an. De son côté, Jerry traversa l’Amérique jusqu’à Hollywood pour choper un nouveau contrat. Là bas, il persuada le chanteur Pat Boone de l’aider à signer avec Dot Records, une filiale de Paramount. Ce n’est donc pas avant le début de l’année 1960 que sortit le single Love Me/ Whisper Your Love, à une époque où la tendance était aux chanteurs à minettes… La carrière de Jerry Pattis ne décollera pas, malgré toute la bonne volonté de Pat (c’est à lui que Jerry doit l’idée du sobriquet The Phantom et du masque). Il dut se contenter d’un laconique article du Billboard daté du 29 février :

Mais encore ?

L’héritage du Phantom

La carrière musicale du Phantom fut brutalement interrompue en 1961 à la suite d’un accident de voiture qui lui coûtera une paralysie totale du cou. Lottis continua à écrire des chansons, sans jamais les enregistrer. Il disparu le 4 septembre 1983, âgé seulement de 45 ans.

Un carrière fantôme qui n’est pas passée inaperçue pour autant. Ainsi, le groupe de rockabilly The Cramps a toujours mentionnée Love Me comme le premier morceau qu’ils aient joué sur scène. Il se sont également appropriés le titre du morceau sur l’une de leurs premières affiches, placardée dans tout New-York au milieu des seventies.

The Phantom

Dans les années 80, le revival rockabilly fait des émules et le single de Jerry Lattis fait l’objet de toutes les convoitises par les collectionneurs. Rien de surprenant pour un morceau qui reste un exemple de rock’n’roll féroce et chaotique, dans sa forme la plus pure.

The Phantom

* Citations et source principale : Wild Wild Party, la glorieuse histoire du rockabilly, d’Elvis aux Cramps. Par Max Decharné, édition Rivages Rouge.

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